34 – Guy de Maupassant en de Venus van Syracuse

Elle n’a point de tête, un bras lui manque; mais jamais la forme humaine ne m’est apparue plus admirable et plus troublante.

         Ce n’est point la femme poétisée, la femme idéalisée, la femme divine ou majestueuse comme la Vénus de Milo, c’est la femme telle qu’elle est, telle qu’on l’aime, telle qu’on la désire, telle qu’on la veut étreindre. […]

         Les reins, surtout, sont inexprimablement animés et beaux. Elle se déroule avec tout son charme, cette ligne onduleuse et grasse des dos féminins qui va de la nuque aux talons, et qui montre dans le contour des épaules, dans la rondeur décroissante des cuisses et dans la légère courbe du mollet aminci jusqu’aux chevilles, toutes les modulations de la grâce humaine.

         Une oeuvre d’art n’est supérieure que si elle est, en même temps, un symbole et l’expression exacte d’une réalité.

         La Vénus de Syracuse est une femme, et c’est aussi le symbole de la chair. […]

         Elle n’a pas de tête! Qu’importe! Le symbole en est devenu plus complet. C’est un corps de femme qui exprime toute la poésie réelle de la caresse.

         Schopenhauer a dit que la nature, voulant perpétuer l’espèce, a fait de la reproduction un piège.

         Cette forme de marbre, vue à Syracuse, c’est bien le piège humain deviné par l’artiste antique, la femme qui cache et montre l’affolant mystère de la vie.

Est-ce un piège? Tant pis! Elle appelle la bouche, elle attire la main, elle offre aux baisers la palpable réalité de la chair admirable, de la chair élastique et blanche, ronde et ferme et délicieuse sous l’étreinte.

         Elle est divine, non pas parce qu’elle exprime une pensée, mais seulement parce qu’elle est belle.

Guy de Maupassant, La Vie errante (1890)